ARRETE TON CHAR, ÉCOUTE

ARRETE TON CHAR, ÉCOUTE

S

ur les rives putrides de l’égout global survivent les derniers des hommes à contempler les restes d’une opulence décomposée, charriés par des eaux hui- leuses. Ici, isolés aux regards fous ils jouent avec des ossements, méditent sur des excréments, au-delà des montagnes, en banlieues, rassemblés en groupes pri- mitifs ils poussent de faibles cris ponctués de chants funèbres. Un même malheur s’est abattu sur les masses résignées, dont les faux cons maltés du buil- ding chaos ne font qu’une bouchée provisoire. Les suffisants se réclament de la vérité, assènent le fait divers avec prétention, imposent l’insignifiant à la une, produisent de la monnaie sans nulle richesse, embobinent en théocrates de la très vaine divinité universelle.
Matérialistes illettrés, admirables ennemis qui aspirent à la stabilité de leurs positions, nous leur sommes reconnaissants d’avoir rappelé l’état de guerre permanente déclarée à nous autres, pauvres, étrangers, intellectuels, malades, poètes, transpa- rents, flammes des allumés.
Rassurez-vous frères, ce ne sont que de fragiles ennemis qui s’appuient sur leur logique de réseaux virtuels, de marché, de communautés d’investisseurs avides, de bandes ou de hordes excluant toute possi- bilité de croiser d’improbables étincelles.
N’ayez pas peur amis, ce ne sont que couards aux allures de matamores ! Leurs victoires seront brèves. Creusez l’esprit critique, approfondissez le scepticisme, lisez de vrais livres.
Le livre est le miroir pour déchiffrer son propre reflet dans un paysage de cygnes, en poussant toujours plus loin dans la succession des plis, des pages, jusqu’à découvrir ce qui y est serré, le mystère que le fin bout de la dernière ligne ne résoudra pas. Que d’efforts fertiles à pousser ainsi l’attention. Malgré leur immédiateté, encore plus d’efforts sont nécessaires pour se trouver dans le bazar des musiques qui abreuvent jusqu’à saturation. Seule est souhaitable celle de vifs, amis vivants, souvent survi- vants, lumières dans la nuit. Infailliblement
est écarté tout l’immatériel des fichiers virtuels, de la fantomatique radiophonie, des sons compressés distribués à grandes distances, à très grandes vitesses, pour un partage entre inconnus provisoirement appariés.
Que reste-t-il ? La terre, le labour, les sillons (jadis micros, aujourd’hui cédés) comme ces pliures évoquées plus haut, le cortex matériel où le mystère peut encore se cacher, la graine germer.
Au désavantage de l’immédiate téléphonie voici quelques émissaires concrets. Le recours à l’archive matérielle offre la joie de la profanation d’une première peau, cellophane protectrice, puis le dépliage du coffret avec l’attente d’une découverte pendant que l’oreille palpite, encore distante. Ensuite pour que vienne l’allégresse, l’harmonie escomptée de la liqueur et du fla- con, il faudra patienter, déplier, lire, relire, faire résonner le rayonnage, puis recommencer.
Aujourd’hui envoyée au front c’est une colonne de hasard conduite par Prez, le porc épic, puis vient l’arai- gnée danseuse de l’abîme, suivie d’une théorie de petites fourmis
appliquées, pour se clore par le pachyderme chaloupé qui chante. On doit sans cesse en revenir à l’érosion. (1)
Une façade minérale pour exhausser la hâblerie du brillant gascon affublé, par les autorités enthousiastes, des qualificatifs du prestige : sémillant, omniprésent, ambitieux de musique. Le voici projeté dans une création néo-classique mêlée d’hommages en un brouillamini goûteux qui s’étire spacieusement en contemplant sa propre image qu’une audience enthousiaste encourage de hourras. Ils sont si jeunes ! Leur fraîcheur se rit de tout avec l’assurance consciente du talent jusqu’à l’emballement qui enfile des perles bavardes et probantes. Quelques touches poivrées de rage rauque, these foolish things, viendront, plus tard, avec profit, parfaire les promet- teuses prémices qui se lèvent ici pour
modifier les soies en piquants. (2)
Méfiez-vous de moi comme je me méfie de moi, car je ne suis pas sans recul. (1) Ici l’arachnide obstiné tresse son fil en une arche où brille, au centre, la perle de rosée qui capte toutes les humeurs. Le tissu est fait sans
Texte de Sylvain Torikian Image de Sylvie Fontaine
précipitation, obstinément grave, comme l’indique la formation ingénieuse tôt aban- donnée avec sérieux pour vaguer ailleurs, partout où son étoile l’appelle à gronder. Puis il descend pour se tenir suspendu tant que le son des instruments continue et remonte ensuite à sa place surplombante, jusqu’au prochain festin.
Si pour Hubert, Perec (if étété, éborgnas-tu l'astre sédatif ?) occulte Mingus, comme chez Emile, nous demeurons dans le regis- tre connu du jazz à quatre, partie carrée révérencieuse, troquant la redite outre atlantique pour l’if conditionnel ou son érable des origines, bien qu’en poussant un peu. L’Orient peut alors devenir presque possible. (3)
Réponds « absent » toi-même, sinon tu risque de ne pas être compris. (1) Quand, par l’introduction d’amplificateurs, câbleries, pédaliers et consorts, l’artifice du grossissement compense la miniature commune, c’est encore l’excès qui s’essaye à combler l’absence. Le capteur placé au plus près du branle reporte les caprices infimes, grattages, tirages, frottis de crins qui tous s’achèvent en feulements crescen- dos jusqu’à l’emballement de tous les composants en boucles sans fin, se nourrissant de leurs propres transes, croquant leur tendre chair comme une fission de noyaux s’acheva, jadis, en champignons funestes. La réaction en chaîne ne s’interrompt que par le court circuit du off. Aurélien évite le coma par une juste balance entre la douceur du haut- bois de forêt, la minoration du percussif pressé et l’étouffement du brame électro- nique. Il est le centre qui tire les fils. Le réveil, moins rude, permet la contemplation d’une colonne de fourmis de Panurge qui les unes après les autres se précipitent dans l’embrasement d’une fournaise de libre improvisation ravie des bruits du jazz ou une atmosphère de catastrophe post métal- lique. Parmi les corps en chute des cerfs, des cétacés et des chevaux se voient sou- dain affublés de courtes ailes et disparais- sent dans la nuée acide comme des enlumi- nures baroques. (4)
Le sentiment comme tu sais, est enfant de la matière. (1) C’est une grosse queue d’ogre, couverte de rides, qui s’éloigne en se balançant, dans sa déambulation tranquille, comme une marionnette empoussiérée jusqu’à sa réduc- tion en un cercle parfait qui bouge encore, là-bas, vers l’horizon.
C’est la vie sauvage d’une tribu, les élans d’un collectif qui se plaisent à toutes les échappées belles dans une quête chan- geante de folklores inventés, à l’instar d’an- cêtres rhodaniens dont, désormais se perpé- tue la lignée, en se jouant des codes, sous
les regards complices d’une aimable sorcière, de mages rieurs. Matinées de joyeusetés, fanfare urbaine, séances de cinéma expression- niste, ils aiment tout du cirque, des enfants et de la dolce vita. La profu- sion de leurs talents en fait l’escouade de choc qui n’a pas peur des loups, ni des coups, ni des choux. Voilà pourquoi ils sont préservés, ici
au dessert, pour la fine bouche. (5)
Le jardinier invalide sourit Au souvenir de ses outils perdus Au bois mort qui se multiplie (1) Rarement dupes du chevrotement de la démagogie, libres et penseurs, mordant dans le sommeil de l’unique, crachant le rebus, ce sont quatre actes de générosité qui réconcilient avec les livres comptables de poésie et les merveilleux bestiaires
(1) René Char - Fureur et Mystère, Les Matinaux, Le Nu perdu - (2) Emile Parisien Quartet - Au revoir porc-épic – Laborie
(3) Hubert Dupont – Spider’s dance – Ultrabolic (4) Figurines – Les fourmis meurent aussi – Rude Awakening présente (5) L’Ogre – Ograminations – La Tribu Hérisson

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