ENJEUX DE LA CONTRAINTE, VICTOIRE DU « CONSUMÉRISME » ?

ENJEUX DE LA CONTRAINTE, VICTOIRE DU « CONSUMÉRISME » ?

D

ans la chaîne menant du musicien à l’auditeur, de drôles de formes de la contrainte se retrouvent dans les lieux où sont présentés et vendus les albums des artistes.
C’est déjà dans un contexte abondamment (mais justement ?) décrit comme difficile, en « crise », que les amateurs de musique continuent vaille que vaille leur fréquentation assidue des endroits où s’exposent albums nouveaux et anciens des artistes suscitant leur curiosité.
D’expérience familière et conviviale, la visite d’un rayon disques, au sein d’une plus ou moins grande surface « spécialisée » à ten- dance culturelle relève désormais d’un parcours quasi épique. Ainsi, l’enceinte à peine pénétrée, il s’agit pour commencer de faire preuve d’un soupçon de flair voire de clairvoyance pour déni- cher le précieux rayon.
Certes, avec un œil un peu exercé, le repérage de panneaux direc- tionnels va aider à la tâche, à condition toutefois d’élever un peu le regard, en particulier au-dessus des moult présentoirs débor- dant de « produits » (comme disent eux-mêmes les professionnels de la mise en place) et de publicités bigarrées.
Muni de succinctes indications dévoilant l’emplacement désiré, désormais situé sous les toits ou à la cave - grâce soit rendue à l’amateur dont la motivation est déjà mise à rude épreuve - com- mence alors le slalom entre meubles, podiums et vendeurs. A noter que ces derniers ne seront pas forcément les derniers des obstacles.
En effet, mode du 100% de marge commerciale oblige, voici le mélomane désormais cible vivante pour un employé s’asservis- sant toujours plus dans une course effrénée à une souvent piètre amélioration de son salaire dévalorisé, au mépris de toute dignité. Pour autant, là n’est pas son unique motivation, exposé qu’il est aux nouvelles méthodes « managériales » (ils le disent aussi à la télé, et elles produisent les mêmes ravages qu’ailleurs) dont, semble-t-il, les conséquences ne sont pas négligeables sur son état de santé, comme en témoignent une certaine fébrilité et un regard circulaire inquiet lorsqu’il s’adresse au client. C’est ainsi qu’avant même d’avoir atteint le rayon cds, le mélomane, l’ama- teur en goguette, s’est vu proposé sinon un quelconque service, inutile le plus souvent et rattaché en principe à l’achat de maté- riel technique - mais pas forcément - au moins une carte de fidé- lité, et payante tant qu’à faire.
Au passage, une astuce. Certes pas fiable à 100% pour le coup, mais dans son sinueux cheminement, le forcené du cd pourra voir un signe avant-coureur de la section disques lorsqu’il croisera sur son passage quelques lignes de meubles en carton ostensiblement disposés pour arrêter le chaland à la recherche de la bonne affaire. Souvent remplis massivement d’en- registrements de référence – mais tout autant d’insipides compilations ou d’édi- tions aux origines incertaines – ces usten- siles mettent davantage en avant le prix que les disques exposés, ravalant la musique enregistrée au rang si valorisant de produit d’appel. Au point également de laisser pen- ser au chaland de passage que l’offre musi- cale du magasin se trouve présentée dans son intégralité parmi ces quelques « meu- bles éphémères » au destin désormais per- manent. Après tout, pareille offre ne serait déjà pas si mal, énorme même, au regard des annonces de mort du disque clamées haut et fort il y a quelques années par des prophètes à la richesse aussi vaste que leur clairvoyance est nulle et dangereuse. Signe des temps sans doute.
Mais attention ! Ces obstacles passés et les rayonnages espérés enfin atteints, rien ne dit qu’il ne faudra pas à nouveau décliner une offre de fidélisation (piège à ... ) tandis qu’il s’agit d’effectuer tranquillement un petit tour du rayon à la découverte des der- nières nouveautés ou rééditions - pas toutes, non plus, il ne faudrait pas aussi encombrer des bacs à géométrie déclinante - savam- ment triées sur le volet de la remise arrière (ceci expliquant cela).
La géométrie variable à tendance déclinante des bacs de cds en expansion ces dernières années dans les rayons ne laisse pas d’éton- ner l’amateur, qui a fait preuve jusqu’ici d’une bonne volonté à faire pâlir d’envie nombre de marchands en recherche affamée de clients disposés à dépenser quelques sous, amateur étonné donc, de constater que la récompense de tous ses efforts sera un ensemble de contorsions supplémen- taires pour accéder aux éventuels albums manquants à sa collection et à sa culture, tant les meubles où sont rangés les disques sont devenus d’un accès ardu et d’une lisi- bilité incertaine. Transformé en véritable combattant de la musique malgré lui, cha- cun pourra comprendre que le héros parfois fatigué d’un tel parcours renonce à tout ou partie de ses envies du moment. Néanmoins tenace, et prévoyant, il saura mieux préparer sa prochaine expédition pour toucher au but dans de meilleures dispositions.
Cependant, s’il lui reste quelques forces, l’amateur curieux, régulier du lieu malgré tout, pourra se piquer de quelques échanges avec l’un ou l’autre des rares disquaires pré sents qui - bien qu’en voie d’extinction organisée - essaiera de répondre à ses attentes. Las, rien ne dit qu’il retrouvera un enthousiasme lui faisant oublier tous ses efforts déployés pour arriver jusque-là. En effet, cette espèce en voie d’extinction organisée qu’est le disquaire de grande surface spécialisée ne présente plus beaucoup de spéci- mens, et la plupart, entre quelques soubresauts d’un enthou- siasme écho d’une passion passée, semblent également usés de se trouver là. Comme si se concentrer sur le cœur de ce qui fut leur métier représentait là aussi un épuisant combat. Car, en prêtant une oreille un tant soit peu attentive et à la lumière de son parcours quasi initiatique, il est possible pour l’amateur de deviner qu’en plus de vouloir les transformer en vendeurs de « ser- vices », les moyens mis à disposition pour exercer correctement ce métier ont drastiquement diminué au profit d’une course au chiffre d’affaire à l’allure pourtant désespérée.
Le bruit courait concernant la possibilité qu’il restait une poignée de Gaulois pour repousser tous ces vils assauts, si toutefois c’est encore le cas, il serait plus que temps de leur apporter une outre de potion magique, et sans paille !

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