LES TENTACULES DE LA POULPITUDE

LES TENTACULES DE LA POULPITUDE

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ABLO CUECO : Tu es à la fois éditeur, directeur de collection, directeur artis tique et bien sûr auteur. Cela vient d’un manque ?
JEAN-BERNARD POUY : Non, ce n’est pas un manque, c’est une normalité. Je ne suis pas édi- teur dans le sens où je n’ai pas risqué totale- ment mon pognon dans une histoire comme ça. Je suis un mec qui écrit, donc je suis un auteur ; un auteur d’un genre qui pendant longtemps a été un sous-genre, considéré comme de la sous-littérature. Il fallait se bou- ger, donc... Pour défendre le genre, on a tou- jours monté des coups. Il faut dire qu’on se balade beaucoup, on sillonne toute la France, car il y a beaucoup de festivals. Le polar, c’est pas un phénomène parisien mais vraiment pro- vincial - cela dit sans animosité. Donc, on bouge beaucoup et on a commencé à monter des col- lections, on a eu des idées et on a contacté des éditeurs. Je ne suis pas éditeur, je suis plutôt directeur de collection et puis surtout pas- seur... Je me bouge le cul un peu pour que des auteurs aient la même chance que moi. Et tout ça, ça fait boule de neige car il suffit qu’il y ait un truc qui marche bien pour que tout de suite, ça me retombe dessus. « Le Poulpe », par exemple... On a lancé ça, on était quatre dans un café, cuits comme des vaches... Malheureusement, il y avait un éditeur parmi nous. Le lendemain, on était un peu effon- drés... On lui a téléphoné et il a dit « Oui c’est super, d’accord ! » On s’est dit « aïe, aïe, aïe ! ». Et puis ça a marché.
On est 15 ans après, c’était en 95. C’est une date importante par rapport à ce qui se passe aujourd’hui ! C’est une référence maintenant, 95 : les grandes grèves, Juppé, la dissolution... Bon, c’est pas vraiment par manque : ça fait partie du truc. Je ne peux pas me considérer comme quelqu’un qui reste dans son coin pour écrire des conneries, avec des gens derrière qui disent « Ah ! Ah ! Ah ! ». C’est pas non plus une volonté de ma part de mettre ma grosse main poilue sur le système. Ça fait partie du truc. Je peux pas rester dans mon coin comme auteur, c’est impossible, c’est chiant.
PC : La contrainte...
JBP : Ça, j’y crois dur comme fer. La contrainte est libératoire, j’en suis persuadé. L’écriture, c’est une pratique. Et la contrainte alimente la pratique.
PC : Avec la série Le Poulpe, il y a aussi l’idée d’une forme de pratique collective...
JBP : Dans Le Poulpe, il y avait deux choses, on donnait aux postulants - enfin à ceux qui vou- laient en « faire » un car à l’époque il s’agissait de dire je veux en faire un pour que ce soit fait la possibilité de parler du temps et donc de balancer des infos, de se positionner par rap- port aux affaires du temps, aux affaires un peu brutales, même basiques. On pouvait parler de petits trucs, des histoires de merde, des his- toires économiques de base, des choses comme ça... Ça, c’est la première chose.
Deuxième chose, ils n’avaient pas à créer leurs personnages : ils étaient fournis clé en main dans une « Bible » de quelques pages qui décrivaient les personnages, quelques lieux et caractères, des passages obligés etc... La peur qu’on avait au début, c’était que le personnage ne « prenne » pas... Et il a pris tout de suite, bizarrement. Il avait une réalité, alors que, quand tu regardes la « Bible », c’est un peu dingue parce que ce personnage n’en a
Jean-Bernard Pouy a, entre autres, « inventé » Le Poulpe, personnage récurrent d’une série de polars dont chaque opus est signé par un auteur différent... Avec lui, la « forme contrainte » oulipienne prend un petit air de vacances..aucune, de réalité : c’est un salmigondis de réfé- rences au roman populaire, à plein de choses. La troisième valeur, c’est ce dont tu parles : le collectif. Mais elle n’a pas été toujours bien comprise. Je ne me suis pas bien exprimé avec eux - les auteurs des différentes aventures du Poulpe. Je leur ai dit en gros que chacun devait traiter le personnage comme il l’entendait et que la collection du Poulpe serait une addition de textes où à chaque fois c’était comme si c’était la seule aventure du Poulpe qui existait. Ça m’a dépassé complètement. Petit à petit, ils se sont mis à faire des aventures cumulatives du Poulpe. Ce qui fait que le Poulpe a vieilli. Même l’éditeur s’est fait avoir : en l’an 2000, il a fêté les 40 ans du Poulpe puisque quand il a commencé, il avait 35 ans dans la « Bible ». Moi j’ai gueulé comme un fou, mais ça n’a pas suffi.
Et donc, ça été cumulatif.
PC : Au départ, il y a donc une « Bible »... JBP : Il y cinq pages où l’on dit quels sont ses
potes, quels sont ses rades, le fait qu’il boive de la bière, le fait qu’il doive lire un livre... Bon, certaines contraintes ont été oubliées...
PC : Il ne boit que de la bière ?
JBP : Il ne boit que de la bière, théoriquement, mais il y a ceux qui ont essayé de lui faire boire autre chose. On pensait en faire dix, on en a fait deux cents. C’était un peu compliqué... Et c’est devenu cumulatif. Par exemple, le Poulpe n’est pas quelqu’un d’essentiellement bon, il pique du fric, il essaye de vivre avec ça. Il a un petit côté gangster, gangster doux, un peu anar. Avec une partie de cet argent, il répare un Polikarpov (avion de chasse russe utilisé par les républicains espagnols) dans la banlieue nord. Chaque auteur doit traiter le rendez-vous avec le gars qui répare le Polikarpov. C’est une scène
commune, marrante à faire... Une scène obli- gée... Bon, tout est possible, mais au bout de 50 romans, le Polikarpov, il avait trente-deux hélices, quarante-deux côtés... C’était devenu un Super-Constellation (légendaire quadri-moteur américain)... Il y avait quelque chose qui n’al- lait pas, mais en même temps tout le monde s’en fout... Bon, le Poulpe est célibataire... Mais à la fin, il y avait ses enfants cachés qui revenaient, ou alors il était homo... Même il essayait de boire du pinard alors que c’était rigoureusement interdit dans la « Bible » parce que ses parents se sont tués bourrés. Chacun essayait de trouver quelque chose pour rajouter à l’histoire. Ça m’énervait. En fait ça ne pose- rait problème que pour quelqu’un qui les lirait tous. Or lire tous les Poulpe, ce ne serait pas humain. Il n’y a personne au monde qui ait
réussi à faire cela. Chacun en lisant une ving- taine à peu près, vu les ventes, je me suis dit ce n’est pas grave en fait.
Avec une collection, tu ne sais pas à qui tu t’adresses mais tu vois très très vite ce qui arrive. Dans le Poulpe, ça a été d’abord tous mes potes et puis plein de mecs qui se disaient je vais écrire un bouquin dans ma vie, ce sera celui-là et puis après je m’en fous, j’arrête. Alors, j’avais des trucs absolument incroyables et les mecs étaient très, très contents. Puis après il y a eu les collectifs, les classes, les taulards, on a publié des trucs comme ça. Il y a eu trois romans d’école... Après, ça a été racheté par Le Seuil. Et là, certains ont fait des faux Poulpe en les éditant eux-mêmes. C’est-à-dire que non seulement ils devenaient auteurs - ils me demandaient, alors je leur disais vous vous démerdez, je veux pas le savoir - mais ils édi- taient le bouquin et ils le vendaient.
Alors de temps en temps, ça remontait au Seuil et alors, là, ils piquaient des crises terribles... Mais tout s’arrangeait toujours. Les gens ont
écrit des faux Poulpe... Enfin faux, non... C’était de vrais Poulpe, mais parallèles. Donc, ça a été une expérience qui était pleine dans le sens où il y avait plein de choses qui se pas- saient... Dont certaines ne dépendaient pas for- cément de moi... Je me méfiais un peu avec Le Poulpe, parce qu’il y en avait tellement - ça arrivait par wagons les manuscrits - qu’à un moment donné, je ne les lisais même plus. Comme j’avais dit que tout serait publié, je m’en foutais. Je rendais chaque auteur responsable de ce qu’il publiait. On en a publié quand même un sur trois, dans ceux qu’on a reçus, il y en a eu six cents... Mais je lisais un peu en filigrane pour savoir s’il n’y avait pas un connard d’ex- trême droite qui en profitait, parce que, après, tu aurais eu : « Ouais, je suis dans Le Poulpe » et là on l’avait dans le cul. Donc, j’ai fait gaffe et il n’y en a pas. Il y en a un sur la Bretagne... J’ai eu des doutes longtemps. Mais il n’y a rien de net... Il y a une ambiance... Il n’était pas d’ex- trême-droite, en tout cas ; mais il devait tourner autour de la FNSEA ou du RPR (l’UMP de l’époque).
PC : L’UMP essaie d’infiltrer Le Poulpe ?
JBP : Non, ils n’ont jamais essayé ; mais ils se moquent... Ils nous sont tombés dessus quand même...
PC : Il y a eu des pressions ?
JBP : Non, des pressions, non... Le Poulpe, ça été l’occasion de faire des médias. J’ai même fait Le Grand Journal à Canal + avec Gildas et compagnie... Et à chaque fois, ils essaient de nous baiser. C’est plus fort qu’eux.
PC : C’est-à-dire ?
JBP : Avec tous les trucs de la télé, genre Ardisson. Question à la con pour pas parler d’un truc. Alors ils t’invitent, donc ils te font plaisir mais en même temps, ils t’entraînent sur autre chose. Donc là, il fallait tenir très, très fort. Cela dit, on a toujours été toujours vache- ment soutenus parce que Le Poulpe a recom- mencé par la PQR - la presse quotidienne régio- nale. Parce que ça parle de faits régionaux et de trucs précis dans des endroits précis. Quelque chose qui se passe à Aubusson, pour le faire passer dans Télérama, c’est très, très dur... C’est La Montagne qui va s’en occuper et ça, c’est suffisant. C’est très bien.
PC : Tu es défini dans certaines biographies comme Oulipien...
JBP : Je ne suis pas du tout Oulipien. Je suis un compagnon de route. Je suis un fanatique de Queneau et de Perec... Je fais plein de choses qui correspondent à ce que fait l’Oulipo, à cer- tains de leurs exercices. Mais ça s’arrête assez vite car moi les maths, j’y comprends que dalle... Et quand même, ils sont très casse- couilles avec les maths... Ça vient de Le Lionnais et de Queneau, les fondateurs. Donc, je ne suis pas Oulipien en pratique oulipienne. Mais va un peu aux jeudis de l’Oulipo ! Pour se faire chier, il n’y a pas mieux : ils sont sinistres. Pas tous, évidemment... Mais il y a beaucoup de mecs et de nanas qui ne sont pas joyeux. Ce qu’ils produisent peut l’être un peu. Ils peuvent être un peu rigolos comme ça, mais dans leurs recherches et leur travail, j’ai l’impression qu’ils se prennent un peu la tête. Il y a le côté
« Colloque de Cerisy », et ça, c’est pas pour moi.

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